Les contrôleurs de gestion s’en foutent-ils de la planète ?

Avec les débats autour du développement durable et à quelques jours de l’ouverture de la COP (conférence des parties) 21 à Paris, se pose avec insistance la question de la contribution des organisations et de leurs acteurs à la sauvegarde de la planète. Dès lors, on peut aussi s’interroger sur la contribution des contrôleurs de gestion à la sauvegarde de la planète.

Sont-ils des acteurs insensibles aux défis environnementaux, focalisés sur leurs finalités économiques ? S’impliquent-ils avec ferveur dans la résolution des problèmes environnementaux en déployant de nouveaux outils, même au détriment de la performance économique à court-terme ? Ce sont ces questions que nous aborderons dans la présente contribution au titre quelque peu provocateur.

 

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Sur l’implication des contrôleurs de gestion dans le management des enjeux environnementaux, les premiers travaux remontent aux années 1990, par l’équipe de Rob Gray.

En effet, d’après les chercheurs Jan Bebbington et Carlos Larrinaga (i), le rapport Brundtland de 1987 fut l’occasion pour le gouvernement britannique de lancer divers travaux sur l’économie verte ou environnementale. C’est dans ce contexte que l’un des ordres comptables britanniques (Chartered Association of Certified Accountants) a chargé Rob Gray de faire des propositions permettant à la profession comptable de s’associer à cette dynamique. Cette mission a donné lieu à un rapport (The Greening of Accountancy. The Profession after Pearce) et à différents travaux de recherche sur la comptabilité environnementale. L’un de ces projets de recherche s’est focalisé sur l’attitude des contrôleurs de gestion par rapport à la comptabilité environnementale en Grande Bretagne, Nouvelle-Zélande et au Canada.
Dans le cadre de ce projet de recherche, Rob Gray et son équipe montrent que l’attention des contrôleurs reste focalisée sur les consommations de ressources et sur l’évaluation des investissements environnementaux. Concernant leur implication dans les politiques environnementales, même s’ils semblent au fait de ces démarches, leur implication reste faible (ii). Ils s’investissent peu dans l’évaluation des impacts environnementaux, dans la rédaction des politiques environnementales, dans l’évaluation de la performance environnementale des fournisseurs, dans les analyses de cycle de vie…
Toutefois, l’étude montre aussi que les contrôleurs ne sont pas insensibles aux questions environnementales. Ils désirent même s’impliquer davantage dans les démarches de comptabilité environnementale, même si cela ne se traduit pas forcément dans les faits.

Une autre étude du chercheur Ian Wycherley (iii), réalisée via des entretiens auprès de 30 responsables « environnement », suggère que les contrôleurs de gestion, les comptables en général, apparaissent comme le groupe organisationnel le plus difficile à impliquer dans le management environnemental.

Une autre enquête, réalisée en Australie par les chercheurs Trevor Wilmshurst et Geoffrey Frost (iv), montre qu’en majorité les contrôleurs de gestion s’impliquent peu ou pas dans le développement de politiques environnementales et la diffusion d’informations environnementales. En majorité, ils interviennent peu dans l’élaboration des objectifs d’émission de gaz, dans l’évaluation des impacts environnementaux, dans les stratégies de réponse aux contraintes législatives, dans les audits environnementaux. L’étude de Sumit Lodhia (v) aux iles Fidji souligne de manière très intéressante que les acteurs des services environnementaux perçoivent mal le rôle que pourraient jouer les contrôleurs de gestion dans le management environnemental. Globalement, les contrôleurs de gestion ne s’impliquent pas dans le contrôle de gestion et le reporting environnementaux. Ils se considèrent dans ces entreprises avant tout comme des gardiens de la performance économique.

En France, le chercheur Jean-Philippe Lafontaine (vi) renforce ces conclusions à travers son étude par entretiens dans sept établissements français certifiés ISO 14001. Selon lui, « les responsables environnement occupent une place privilégiée au cœur des SME [systèmes de management environnemental], alors que les responsables financiers n’interviennent que de façon ponctuelle dans les prises de décision et le suivi des actions environnementales». Pour Lafontaine, « ce qui ressort aussi des entretiens, c’est que les responsables environnement ne voient pas en quoi les comptables et les contrôleurs de gestion pourraient être concernés par le suivi des actions environnementales ». Ainsi, dans les organisations, les enjeux environnementaux sont pris en charge par des fonctions « environnement » spécifiques, maintenant les contrôleurs de gestion dans leurs missions économiques.

Dans sa thèse de doctorat, Dominique Fajfrowski (vii) montre aussi cette faible implication des contrôleurs de gestion dans les dispositifs de management environnemental. Dans son analyse de deux sites du groupe AREVA, il montre que les dispositifs de management environnemental dans cette entreprise sont mis en œuvre par des acteurs autres que les contrôleurs de gestion. Les contrôleurs de gestion ne participent pas non plus aux audits environnementaux. Sur les sites étudiés, les contrôleurs de gestion interviennent principalement dans le processus budgétaire, la production de tableaux de bord, la gestion de la trésorerie. Ils restent focalisés sur leurs finalités économiques. Les dispositifs environnementaux et sociétaux sont principalement du ressort du responsable « Qualité Santé Sûreté Environnement ». Dans l’étude par questionnaire complémentaire à cette étude de cas, 60% des répondants considèrent que la question environnementale ne constitue pas une priorité des contrôleurs de gestion. Près de 80% considèrent que les questions d’environnement relèvent d’autres fonctionnels.

Plus récemment, la chercheuse Angèle Renaud (viii) montre un cas en France où le contrôleur de gestion prend un rôle plus important dans la gestion des enjeux environnementaux. Il peut être : vérificateur CO2, conseiller dans la prise de décision environnementale (ex : réduction des gaz à effet de serre, gestion des déchets…), animateur du système d’information environnemental, traducteur euro-carbone, acteur du changement environnemental.

En définitive, malgré leurs limites méthodologiques, les travaux scientifiques réalisés depuis les années 1990 montrent que malgré leur sensibilité aux enjeux environnementaux, les contrôleurs de gestion restent focalisés avant tout sur les enjeux économiques. Toutefois certains cas (ex : étude de Angèle Renaud) montrent que de nouvelles opportunités professionnelles s’ouvrent pour les contrôleurs au regard des défis environnementaux.

Néanmoins, en France, on manque encore d’études quantitatives mesurant l’utilisation que les contrôleurs de gestion peuvent faire d’outils de management environnemental. L’un des défis pour générer une connaissance fiable sur ce phénomène est donc de multiplier les études ponctuelles et longitudinales (dans la durée) sur le sujet.

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i Jan Bebbington et Carlos Larrinaga, « Accounting and sustainable development: an exploration », Accounting Organizations and Society 39, n° 6 (2014): 395-413.

ii Jan Bebbington et al., « Accountants’ attitudes and Environmentally-sensitive accounting », Accounting and Business Research 24(94) (1994): 109-120.

iii Ian Wycherley, « Environmental managers and accounting », Journal of Applied Management Studies 6, n°2 (1997): 169-184.

iv Trevor D. Wilmshurst et Geoffrey R. Frost, « The role of accounting and the accountant in the environmental management system », Business Strategy and the Environment 10 (2001): 135-147.

v S.K. Lodhia, « Accountants’ responses to the environmental agenda in a developing nation: an initial and exploratory study on fiji », Critical Perspectives on Accounting 14 (2003): 715-737.

vi Jean-Philippe Lafontaine, « L’introduction de l’environnement dans les formations en comptabilité contrôle audit: une adéquation à l’évolution du contrôle de gestion dans certaines organisations » (CERMAT-IAE Tours, 2006).

vii Dominique Fajfrowski, « Le rôle du contrôle de gestion dans la stratégie de développement durable de l’entreprise » (Thèse de doctorat, Université Montpellier 1, 2011).

viii Angèle Renaud, « Le contrôle de gestion environnemental: quels rôles pour le contrôleur de gestion? », Comptabilité Contrôle Audit 20, n°2 (2014): 67-94.

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